Côte d’Ivoire : retour de flamme ou surinterprétation médiatique ?

« Retour de crise en Côte d’Ivoire ? » : dans un long article, paru le 18 janvier, le quotidien français Libération revenait sur les évènements qui ont émaillé ce début d’année au sein du pays d’Afrique de l’Ouest. Alarmiste, le journal évoquait des « mutineries à répétition et (la) colère sociale » qui auraient formé un « cocktail explosif (…) révélant les failles du  »miracle économique » » ivoirien.

Le régime est-il vraiment en train de « vaciller », comme l’écrit Libération ? A l’instar de nombreux médias occidentaux, le journal français semble avoir choisi de dramatiser une série d’évènements qui, pour être sérieux, n’en sont pas pour autant révélateurs d’une quelconque crise de régime. En replaçant ces incidents dans le contexte local et historique duquel ils ne sauraient être distingués, ceux-ci témoignent, au contraire de ce que certains journalistes semblent vouloir leur faire dire, de la résilience de la démocratie ivoirienne. En d’autres termes, ces incidents, certes malheureux, ne sauraient être interprétés comme un quelconque retour aux années sanglantes qu’à traversées le pays entre 2000 et 2011. La Côte d’Ivoire a tourné la page.

Une gronde sociale sans commune mesure avec les années sanglantes

« Que se passe-t-il en Côte d’Ivoire ? », demande Libération. Entre le 5 et le 7 janvier, des soldats issus des ex-Forces armées des Forces nouvelles (FAFN) ont bruyamment manifesté dans plusieurs villes du pays. Des blocages ont lieu, comme sur le port d’Abidjan. Des coups de feu sont, effectivement, tirés en l’air. A Yamoussoukro, des affrontements font deux victimes. Les membres des ex-FAFN, qui avaient participé aux opérations de sortie de crise entre 2007 et 2011, demandent le paiement de primes promises par l’Accord de Ouagadougou, non versées depuis. Ils exigent également une amélioration de leurs conditions de vie. Il n’en fallait pas moins pour réveiller, au sein de certaines rédactions, le souvenir de la crise de 2011.

Parallèlement, une partie des fonctionnaires ivoiriens se met en grève et demande à son tour « des revalorisations salariales et le paiement de primes d’arriérés de salaires ». Un mois après les premières tensions, le 7 février, des militaires tirent à nouveau des coups de feu à Adiaké, à une centaine de kilomètres d’Abidjan. Eux aussi réclament de nouvelles « primes ».

Sur le terrain social, les mois de janvier et de février ont donc incontestablement été « chauds » en Côte d’Ivoire. Un peu à la manière du mois de mai français, traditionnellement émaillé de manifestations, grèves et autres blocages – quand il ne s’agit pas, comme au printemps 2016, d’un long et violent mouvement social s’étendant sur plus de quatre mois contre la loi sur le travail. Certes, les manifestants français tirent rarement des coups de feu en l’air pour attirer l’attention sur leurs revendications. Mais il convient, ici et encore, de replacer les évènements ivoiriens dans leur contexte.

Il y a seulement quelques années, entre 2010 et 2011, la Côte d’Ivoire vivait sous la terreur de « l’article 125 ». Un article officieux, interprété par les partisans de Laurent Gbagbo comme un blanc seing donné aux exécutions extrajudiciaires à l’encontre de toute personne suspectée d’être un opposant. Dans tout le pays, des jeunes gens sont arrêtés dans la rue, roués de coups, avant d’être aspergés d’essence et brûlés vifs – « braisés », selon la sinistre expression en vogue à l’époque. D’autres sont violés, lapidés, froidement assassinés à l’arme blanche ou d’un coup de fusil. Sept ans plus tard, et si tirer des coups de feu en l’air reste condamnable – et officiellement condamné par toutes les autorités civiles et militaires du pays –, on se rend compte du chemin accompli par la Côte d’Ivoire.

Les militaires présentent leurs « excuses à la nation »

En quelque sorte, la relative basse intensité des conflits sociaux que traverse la démocratie ivoirienne depuis le début de l’année témoigne des succès de l’entreprise de réconciliation nationale engagée par Alassane Ouattara depuis son élection, en mai 2011. Une réconciliation qui semble toujours être le maître-mot pour déminer les tensions en 2017.

Le dialogue immédiatement installé avec les militaires a permis un rapide retour à la normale. 8 500 d’entre eux ont reçu des primes à hauteur de 12 millions de francs CFA. La ville de Bouaké a été le théâtre d’une « cérémonie du pardon », le 25 janvier. Quant aux fonctionnaires, leur intersyndicale a été reçue par les autorités ; les discussions se poursuivent au sein du Conseil national du dialogue social. Enfin, les « représentants (des soldats ayant ouvert le feu le 7 février) ont reconnu avoir adopté une attitude contraire aux règles de leur métier. Ils ont mis un terme à ces manifestations (et) exprimé leur regret puis présenté des excuses à la nation », selon un communiqué du chef d’état major des armées, publié deux jours après les altercations.

Alors que la Côte d’Ivoire est devenue, à la faveur de plusieurs années d’importantes réformes structurelles, la locomotive de l’Afrique de l’Ouest, affichant une insolente croissance de 8,5% en moyenne depuis 2012, il convient de ne pas surinterpréter les incidents récemment survenus. Après des années de crise – crise démocratique, crise militaire, crise économique –, les Ivoiriens s’emparent progressivement de leur destin commun. Les dernières élections législatives, organisées le 18 décembre et qualifiées par l’ONU de « pacifiques » et « d’inclusives », sont la preuve que la Côte d’Ivoire en a fini avec ses vieux démons. « La Côte d’Ivoire s’achemine fermement vers une paix et une stabilité durable », a déclaré l’ancien secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-moon. Un processus de long terme, qui ne saurait succomber à quelques coups de feu tirés vers le ciel.

Texte proposé par M. Vauban