Airbnb, du collaboratif au capitalisme sauvage

Airbnb

Alors qu’elle prônait le « partage » et le « collaboratif », la plateforme Airbnb s’est forgée ces derniers mois la réputation d’être une multinationale pour laquelle le profit passe avant tout. Accusée de plomber le marché de l’immobilier dans le monde et de vider les métropoles de leurs habitants, cette dernière est également soupçonnée, à juste titre, d’évasion fiscale.

L’économie collaborative, dont Airbnb était autrefois l’étendard, semble bel et bien s’être fourvoyée. Elle est aujourd’hui au cœur d’une nouvelle forme de capitalisme, redoutable car peu créatrice d’emploi et de lien social. L’économie façon Airbnb se caractérise en effet par la présence de sociétés qui concentrent d’énormes capitalisations boursières alors qu’elles ne possèdent presque aucun moyen de production. Le nombre de leurs salariés est par ailleurs infime par rapport aux profits qu’elles réalisent.

Une métamorphose opérée à une vitesse vertigineuse. A l’origine, la plateforme californienne promettait une alternative aux voyages trop chers et formatés. De la spontanéité, du partage, de l’hospitalité, des « valeurs »… Tel était le discours que tenait la plateforme à ses des débuts.

Quelques années plus tard, tout cela semble bien loin… Airbnb est aujourd’hui accusée de plomber le marché immobilier de nombreuses villes dans le monde : Paris, Barcelone, Berlin, New York. Même celle qui l’a vu naître, San Francisco, pointe du doigt les effets néfastes engendrés par le développement incontrôlé de la « startup ».

La métropole s’est ainsi engagée dans une véritable bataille contre la plateforme : limite de 90 nuitées par an, obligation d’enregistrement en mairie, collecte de la taxe de séjour, etc. Mais en 2016, la ville de San Francisco s’est aperçue que « 75% des 7000 propriétaires de logements référencés n’ont pas joué le jeu ».

Et la plateforme refusait catégoriquement de communiquer les coordonnées des récalcitrants. S’appuyant une loi fédérale empêchant de « tenir les sites Web responsables pour le contenu publié par leurs utilisateurs », la plateforme a même décidé d’attaquer en justice San Francisco, mais sa demande a été rejetée par le juge le 8 novembre 2016. Cela ne fait plus aucun doute, le divorce est consommé entre le géant du Web et sa ville natale.

Les villes françaises passent à l’action

Inutile donc d’évoquer une prétendue phobie française à l’égard de l’économie participative lorsque des villes comme Paris, Lyon, Bordeaux ou encore Clermont-Ferrand s’alarment des conséquences néfastes de la plateforme sur l’économie locale. Leurs inquiétudes sont largement partagées par des métropoles et villes moyennes à travers le monde, et ce à juste titre.

A Clermont-Ferrand, le « décret Airbnb » ne rassure pas les hôteliers. Paru dimanche 30 avril au Journal officiel, le décret n° 2017-678 autorise les villes de plus de 200 000 habitants à demander aux propriétaires de s’enregistrer afin d’obtenir un numéro d’enregistrement pour leur logement avant de le rendre disponible à la location. Ceci afin de vérifier qu’ils n’excèdent pas la durée limite légale de 120 jours par an, lorsqu’il s’agit de résidences principales.

Mais « cela ne résout pas le cœur du problème », s’insurge Vincent Lanthony, directeur du Holiday Inn de Clermont-Ferrand et membre du Club hôtelier clermontois. « Nous, nous sommes soumis à des contraintes, à des taxes, à tout un tas d’obligations qui ne touchent pas les personnes qui mettent en location des chambres sur Airbnb », ajoute-t-il dans le quotidien La Montagne.

Les professionnels clermontois estiment à 350 le nombre de chambres disponibles chaque soir sur la plateforme. C’est énorme, surtout lorsqu’on sait que 200 chambres constituent déjà « l’équivalent de deux hôtels, soit 80 emplois. Sans compter les sous-traitants » affirme Martine Courbon, présidente de l’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie (Umih).

Une multinationale comme une autre

Contrairement à ce qu’affirment les responsables d’Airbnb, le phénomène des multipropriétaires est important. Il y en aurait 48 à Clermont-Ferrand, dont six disposant de cinq logements en location sur le site. A Paris, on estime à 20 % le taux des logements rapportant plus de 1 500 euros par mois à leur propriétaire. Ce qui ne colle pas avec l’image quelque peu romantique de l’hôte occasionnel souhaitant juste arrondir ses fins de mois.

A Lyon, la guerre est également déclarée. Les syndicats d’hôteliers accusent la plateforme de faire du business et demandent à la ville d’appliquer le « décret Airbnb » au plus vite. Selon Laurent Duc, président de l’Umih, c’est la seule solution pour combattre « un phénomène de grande ampleur de gens qui échappent à la fiscalité » et « une taxe de séjour certes reversée par Airbnb, mais sans aucune transparence ».

A quel moment ce qui devait être une révolution dans notre façon de voyager est-il devenu un tel rouleau compresseur ? Difficile à dire. Mais ce qui est sûr, c’est que la startup sympathique et dynamique a fini par incarner le capitalisme le plus sauvage, au point d’être accusée d’évasion fiscale à grande échelle.

En effet, « poussé dans ses retranchements », Emmanuel Marill, directeur d’Airbnb France et Belgique, a dû avouer que l’argent généré en France par les transactions sur la plateforme transite par l’Irlande, pays où le taux d’imposition sur les sociétés est de 12,5 % (contre environ 30 % dans l’Hexagone). Il avait toutefois marqué un temps d’hésitation avant d’affirmer que l’Irlande faisait partie du « processus classique » en matière de transit d’argent. Comme si on pouvait oublier un tel détail.