La marche, qui a repris 24 heures après l’intervention de la police indienne, avec cinquante nouveaux moines plus un groupe d’organisateurs et une vingtaine de «supporters» occidentaux, a pu traverser la frontière entre ces deux Etats du nord-ouest de l’Inde mardi matin vers 7h00. Ceci a été possible grâce à un départ à la dérobée depuis une ferme des environs d’Una, décidé afin d’éviter le risque d’une deuxième interpellation éventé par un appel que les organisateurs ont reçu autour de minuit.

Les moines et les autres marcheurs ont alors été réveillés et ont repris le chemin vers 1h du matin, avançant le pas rapide vers le Penjab, où la police les a laissés entrer sans manifester la moindre opposition et en leur permettant d’installer leur campement dans un parc à proximité de la ville de Nangal. Parti le jour anniversaire du grand soulèvement de Lhasa de 1959 (auquel avait fait suite une effroyable vague de répression de la part des autorités chinoises et le souffert choix de l’exile de la part du dalaï-lama) ce groupe très captivant et coloré de nouveaux nomades avance maintenant vers Delhi, où il devrait arriver dans deux semaines, avant de se diriger vers la frontière tibétaine pour la franchir pendant les Jeux Olympiques de Pékin, en août.

«Le défi consiste à marcher chaque jour, sous un soleil brûlant, pendant presque six mois et 2500 kilomètres» avait dit Tsundue au premier soir de cette longue aventure patriotique. «Ainsi faisant, nous pouvons recueillir de plus en plus de soutiens, et avec cette mobilisation nous pouvons véritablement lancer un défi à la toute-puissante Chine». Poète militant, Tsundue, qui se trouve depuis cinq jours en résidence surveillée à Jawalaji, dans l’Himachal Pradesh, avait été arrêté une première fois par les Chinois, en 1997, alors qu’il tentait de traverser en solitaire la frontière himalayenne pour aller voir – pour la première fois également – le pays que ces parents avaient été containts de fuire avant sa naissance.

Après avoir passé douze jours dans les prisons chinoises, il avait été conduit à la frontière indienne et expulsé de la terre de ses racines, ce qui lui fit éprouver «un véritable sentiment d’humiliation». «Maintenant, je retourne à mon pays, mais au lieu d’y aller seul et mal préparé, j’y irai avec ces marcheurs, et avec de plus en plus de gens qui vont nous rejoindre», a expliqué Tsundue, «et ceci sera une source d’inspiration pour les Tibétains à l’intérieur comme à l’extérieur du Tibet».

Au matin du quatrième jour de marche, après avoir parcouru 65 kilomètres à travers les vallées de l’Himachal Pradesh, la police de cet Etat, qui avait dès le premier jour donné l’ordre d’annuler l’initiative, a barré la route aux réfugiés : les moines, Tdundue et d’autres militants ont été soulevés manu militari et chargés dans les véhicules de la police pendant qu’ils étaient pacifiquement assis en train de réciter un mantra sur la compassion, des effigies de Gandhi et du dalaï-lama entre les bras. Ils devront rester 14 jours en résidence surveillée, et ils risquent la prison s’ils refusent de signer un document dans lequel ils s’engagent à renoncer à toute activité politique pendant 6 mois, c’est à dire jusqu’en septembre (quand les JO seront désormais clos depuis un mois).

Et pourtant, l’importante communauté tibétaine en exile en Inde ne jette pas l’éponge, de surcroît depuis l’arrivée des nouvelles sur l’explosion de la violence au Tibet, et la seconde vague des marcheurs est repartie avec la même détermination de la petite ville où la première vague avait été bloquée, Dehra, et a parcouru en moins de cinq jours près de 100 kilomètres. Les “support marchers” occidentaux, membres d’Ong pro-Tibet ou simples sympathisants de cette cause, marchent et vivent avec les moines, sur une vingtaine de kilomètres par jour, et la nuit, dans des campements fonctionnant grâce à un excellent support logistique.

Même le soir, entre les tentes de ce très pacifique embryon d’”armée” nationale, l’on peut physiquement ressentir l’inépuisable détermination du groupe. Les moines se reposent, ou méditent, ou jouent au cricket, tandis que les jeunes Tibétains remplissent leurs ordinateurs portables de photos pour les sites des différentes organisations. Les sympathisants internationaux affirment de recevoir de la part des moines et des autres Tibétains non seulement une grande sérénité, un profond sens d’harmonie, mais aussi une véritable force, un dynamisme qui s’est encore accru ces derniers jours, en réaction et aux arrestations des premiers marcheurs en Inde, et aux nouvelles venues de l’autre versant himalayen (80 morts rien qu’à Lhassa, d’après le gouverrnement en exile), des faits qui ont davantage attiré l’attention du monde sur la question tibétaine.

Dimanche, le dalaï-lama a demandé aux organismes internationaux une enquête sur la situation actuelle au Tibet, dénonçant la répression chinoise et le “génocide culturel” subi par son peuple. Les autorités chinoises «se servent uniquement de la force afin d’obtenir un simulacre de paix», a dit le chef spirituel tibétain, «une paix amenée par la force au moyen d'un régime de la terreur». Accusé par Pékin d’être l’organisateur de ces agissements, il a déclaré mardi d’être prêt à quitter ses fonctions si la violence ne cesse pas. Tandis que leur souverain en exile continue à rechercher le dialogue avec Pékin, se limitant à demander une plus grande autonomie pour son Etat, de nombreux réfugiés de Dharamsala campent sur des positions plus radicales, et revendiquent le retour pur et simple à un Tibet indépendant.

Dimanche soir, environ mille personnes, en majorité des jeunes, ont manifesté dans les rues de la petite ville indienne, en criant des slogans sur l’indépendance et en piétinant des drapeaux chinois. «Nous sommes les témoins de l’histoire tibétaine, nous devons poursuivre jusqu’à ce que le Tibet soit libre», a lancé Tsewang Rigzin, président du Congrès de la jeunesse tibétaine (TYC), l’une des principales organisations de cette diaspora du toit du monde. Entre-temps, les moines et les autres réfugiés de la Marche du retour se rapprochent un pas après l’autre de la capitale indienne, bien conscients des risques d’une nouvelle halte et de nouvelles arrestations, mais tout de même résolus à réunir autour d’eux de plus en plus de réfugiés et de sympathisants, et d’arriver, coûte que coûte, jusqu’à la frontière tibétaine, et même au delà. «Nous voulons montrer au monde que nous sommes vraiment déterminés à poursuivre jusqu’à Lhassa, et que nous réussirons à maintenir cette marche non-violente», explique l’un des organisateurs, Lobsang, des Etudiants pour le Tibet libre (SFT), une autre des cinq organismes des réfugiés. Les courageux protagonistes de cette petite épopée contemporaine ont été entraînés par des religieux et des instructeurs spécialisés à une très grande discipline permettant de garder la tête froide et à ne jamais répondre aux provocations, pour que la marche reste totalement pacifique jusqu’au bout. Chaque matin au lever de soleil, après avoir démonté les tentes, les moines aux robes pourpres et au crânes rasés empoignent une nouvelle fois leurs drapeaux au soleil jaune, rouge et bleu et forment des rangs pour chanter l’hymne de leur patrie perdue. Puis, au cri de «Bod Gyalo !» (Vive le Tibet !), ils se remettent en marche pour ces millions de pas qui vont les mener vers un singulier face à face avec la puissance chinoise, vers leur moment de vérité. «Avant, tout le monde disait que cela serait impossible, mais maintenant je vois les marcheurs, le soutien que nous recevons, l’attention de la presse internationale, et je peux vraiment dire qu’on va y arriver», confie Lobsang. Un pas après l’autre, ces Tibétains sont peut-être en train d’écrire l’histoire, au mépris de tous les fusils et de tous les chars chinois.

F P depuis le Penjab Communiqué par un membre de France-Tibet, ami marcheur italien qui les accompagnés