MARADONA ICÔNE FOOTBAlLISTIQUE DES CONFLITS NORD-SUD

MARADONA ICÔNE FOOTBAlLISTIQUE DES CONFLITS NORD-SUD

Associer football et géopolitique peut surprendre. Phénomène de masse, le football semble davantage être un de ces opiums du peuple, plus qu’une occasion de réfléchir sur les fractures politiques du monde contemporain.

Ô fallacieuse apparence ! Les carrières de joueurs comme Kopa, Platini… ont, par exemple, pu illustrer, certes de manière spectaculaire, la réussite du creuset français. La carrière de Maradona, elle, révèle d’autres enjeux que la seule intégration d’un gamin issu d’espaces déshérités. Elle illustre, et ce, à toutes les échelles, le conflit Nord-Sud.

C’est ainsi qu’il est désormais une icône de tous ceux qui tentent de lutter contre une mondialisation, appréhendée comme l’insolente et implacable domination du Nord face au Sud. Quels sont donc les éléments qui fondent ce rôle symbolique ? La main de Dieu ou la revanche du Sud argentin contre le Nord anglais… “Gamin en or”, footballeur talentueux, Maradona est aussi entré dans l’histoire du football, en 1986, avec sa main… ce qui peut surprendre de la part d’un footballeur, aussi doué…

Avec un sens certain de l’opportunisme, Maradona, en marquant ce but a cristallisé la revanche de tout un peuple contre “l’ennemi” anglais, tout en assurant la qualification de son équipe pour les demi-finales du Mundial. Ce premier but, et la qualification qu’il a introduite, ont été vus (et le récent film de Kusturica le rappelle ) comme la vengeance argentine de la défaite de 1982 lors de la Guerre des Malouines. Cette défaite, scellant les prétentions continentales sur les Malouines, a nourri un véritable traumatisme national, dont le torpillage du croiseur Belgrano a constitué l’acmé . Maradona, en éliminant les Anglais, a symboliquement vengé le sud argentin contre le nord anglais.

On retrouve une problématique similaire avec les prestations du joueur sous les couleurs napolitaines. Maradona, l’artisan de la revanche du Mezzogiorno Avant l’arrivée de Maradona dans le championnat transalpin sous les couleurs de Naples, le Scudetto était le terrain gardé des équipes du Nord. C’est grâce aux talents du joueur argentin, que Naples a pu s’y imposer deux fois, en 1987 et en 1990, sans oublier la victoire en coupe de l’UEFA en 1989. Ces victoires ont constitué une remise en cause de l’hégémonie du nord de la péninsule.

Le clivage nord-sud est extrêmement accusé en Italie. En 2007, le PIB par habitant du Mezzogiorno est inférieur de plus de 40% à celui du nord. Si les régions du sud pèsent plus de 33% de la population nationale, elles ne représentent que 20% de la production industrielle. Les titres obtenus au championnat ont été longtemps aussi comme un marqueur du retard du sud. Les tensions actuelles avec la ligue lombarde, qui appréhende le sud comme un espace attardé et budgétivore, se retrouvent aussi dans les matchs -parfois tendus- des équipes péninsulaires. Cela explique la force, encore actuelle ., du mythe Maradona, qui a donné aux méridionaux, titres et fierté.

En Italie aussi, Maradona apparaît donc comme l’homme du Sud face au Nord Maradona, l’homme de la lutte contre l’impérialisme américain Pour les nord-Américains, l’Amérique latine n’est pas un espace comme les autres. Depuis la doctrine Monroe (1823), ce sous-continent est perçu comme une arrière-cour (backyard), terrain privilégié de l’influence états-unienne. Or, cette influence est peu goûtée par les populations locales.

Dans ce refus de l’impérialisme yankee et de la présence des gringos, le soutien passé des Etats-Unis aux régimes militaires (Brésil, Chili…) au nom de l’anti-communisme et de tout ce qui fleurait bon le socialisme, a aussi pesé. L’accélération de la mondialisation, la seconde guerre du Golfe et l’arrivée au pouvoir de personnalités de gauche ou d’une ex-extrême-gauche ont réactivé cet anti-américanisme. Fédérant les mécontentements, ce sentiment jouit d’un large écho populaire.

Dans ce courant, Maradona est l’homme du Sud (latin) face au Nord (américain). Mais pas seulement. On connaît ses relations avec Castro, le leader Maximo, qui l’a accueilli à de nombreuses reprises. Mais il est aussi, comme le montre le document, proche du président Chavez, qui a fait de l’opposition aux E.U. un de ses thèmes de combat privilégiés.

Sur cette photographie , qui a le mérite de poser toutes les problématiques, on voit Maradona, bras droit levé, poing serré, dans ce geste typique à tous les révolutionnaires et de bien des partisans des gauches. Le tee-shirt amplifie ce geste. On y reconnaît le visage de Georges Bush Jr, au-dessus des mots War Criminal. Pour Maradona, Bush, responsable de la guerre en Irak, est ni plus ni moins qu’un criminel de guerre, mais aussi (l’un n’empêchant pas l’autre) l’invariant contemporain de l’impérialisme régionalement honni .

Ce militantisme classe, une fois de plus, l’ex-international, comme ce qu’il fut et ce qu’il restera, une icône du combat des suds face au nord.

Source : article rédigé par Yohann Chanoir dans Historiens et Géographes, n°414, p.99-100