Taxe sur les transactions financières : chronique d’un non-sens annoncé

Christian Noyer, à propos de la taxe sur les transactions financières (TTF), n’est pas tendre. Selon lui, elle “déclencherait la destruction de pans entiers de l’industrie financière française, provoquerait une délocalisation massive d’emplois et porterait atteinte globalement à la reprise”. Un peu fort de café, le gouverneur de la Banque de France ? Pas tant, si l’on veut bien se pencher d’un peu plus près sur les effets mécaniques de l’instauration du dispositif, dont tout porte à croire qu’ils seront effectivement délétères pour l’économie du pays et, partant, pour l’emploi.

La taxe sur les transactions financières est une vieille marotte des justiciers post crash boursier qui ont bourgeonné à Bruxelles, Paris ou Berlin au lendemain du gadin de 2008. Ils y voient une bonne façon de brider la financiarisation à tout crin, et de faire passer à la caisse le secteur financier, qu’ils ont aidé à se remettre d’aplomb au plus fort de la crise en lui consentant des aides.

Dès juin 2010, la Commission européenne inscrit sur son agenda l’étude d’une telle taxe. Le projet ne cessera plus d’être repoussé. Principale raison à cela ? Le manque de cohésion des Etats membres. Certains, à l’image de la Grande Bretagne et du Luxembourg, refusent tout bonnement d’entendre parler du mécanisme. Shocking, la TTF ? Oui, on verra pourquoi. Au final, seuls 11 Etats feront une demande de coopération renforcée visant à l’instaurer. Parmi ces Etats, des dissensions se font sentir. Personne ne tombe d’accord sur le périmètre d’application de la taxe. Marché des actions et dérivés ? Dérivés très spéculatifs uniquement ? Aucune voix ne surnage.

A la limite, peu importe. Contextuellement et structurellement, l’idée même d’une taxe sur les transactions financières est bancale. Et néfaste pour l’emploi.

Si elle s’applique à certain pays et pas à d’autres, mécaniquement, elle entraînera un détournement des capitaux vers les pays “épargnés”. Autrement dit, une augmentation du coût des transactions financières ne manquera pas de contrarier les investisseurs, qui se tourneront vers des marchés au rendement plus compétitif. Un volume de transactions plus faible, c’est moins de liquidités sur les marchés de capitaux et, par causalité, un coût de financement trop élevé pour les entrepreneurs. En bout de chaîne, c’est l’emploi qui trinquera, puisque les entreprises, a fortiori les petites et moyennes, très dépendantes des marchés, ne pourront plus financer leur croissance. Ce qu’il fallait démontrer.

A bien y regarder, c’est le concept même qui est bancal. Ancien propriétaire de l’Agefi France, bulletin paroissial de la finance, Bruno Bertez pointe l’incohérence du dispositif dans les colonnes d’Atlantico : “Ou bien on reste dans le cadre de la financiarisation et on fait en sorte de maintenir la fluidité des mécanismes, cela est cohérent ; ou bien on sort du système de la financiarisation et, à ce moment-là, la question des taxes ne se pose plus.” L’idée sous-jacente est ici que nonobstant le fait qu’elle ne concerne que quelques Etats, avantageant de fait tous les autres, la TTF est intrinsèquement mal pensée, absurde. On ne peut pas d’un côté entretenir un système valorisant la multiplication des actifs financiers pour, de l’autre côté, lui scier les jarrets. Où est le sens ?

Bertez parle de “frottement” pour décrire la perte de fluidité dans les transactions financières induite par la TTF. C’est un peu cela. Cette taxe, en agissant comme un poil à gratter, indolore mais gênant, risque bien d’être la vétille qui fait s’effondrer un empire. Au final, on pensait punir les financiers en les taxant, mais les vraies victimes seront la compétitivité des entreprises et l’emploi.

L’idée d’une TTF est sortie du cerveau de James Tobin il y a quarante ans. L’homme a reçu le Prix Nobel d’Economie pour l’occasion. Il ne l’a pas volé. Le concept était séduisant, pour ne pas dire brillant, dans un monde où Internet n’existait pas. Quatre décennies plus tard, il est devenu poussiéreux. Il suffit qu’un îlot perdu dans la mer des Caraïbes soit le seul à refuser de l’appliquer pour que toutes les transactions financières, devenues ultra-volatiles, y transitent. Un paradis fiscal qui n’aura jamais aussi bien porté son nom, au regard de l’enfer que sera devenu le reste du monde.