Le football est un sport de gentlemen récupéré par des voyous

Pasolini et le football

Le football. Ses valeurs sportives et humaines. Le beau jeu et le spectacle. L’excitation des supporters et le dépassement de soi. La récupération politique aussi, malheureusement. Tout ce qui est réputé populaire se doit un jour ou l’autre d’être appréhendé, malaxé et utilisé par le pouvoir ; c’est une règle aussi ancienne que constante. Le football, souvent présenté comme le sport le plus prisé de la planète — à juste titre —, ne peut y échapper. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’année 2017 a été un grand cru en la matière.

« Soft power idéal »

« Sélection catalane non officielle », c’est ainsi qu’on appelle le FC Barcelone. Le célèbre club de football, plusieurs fois vainqueur de la ligue des champions, est la vitrine de l’identité catalane depuis sa création en 1899. Une dimension politique accrue pendant les années de franquisme, lorsque le stade était le dernier réceptacle pour parler sans crainte en catalan. Par la suite, certains dirigeants comme son ancien président Juan Laporta (à la tête du club de 2003 à 2010) ne cachaient pas leurs opinions indépendantistes.

En octobre dernier, le club catalan avait réclamé à la ligue de football une reprogrammation du match contre Las Palmas, qui devait se jouer le jour même du référendum organisé par les indépendantistes. Devant le refus des autorités footballistiques espagnoles, les responsables du « Barça » ont organisé un match à huis clos, pour inciter les supporters à se rendre au vote. Une prise de position ouvertement politique, qui pose débat en Espagne et dans le monde du sport : jusqu’où les convictions idéologiques des dirigeants d’un club peuvent-elles interférer dans les matchs ? Le sport ne devrait-il pas être une « bulle » éloignée des tensions politiques ?

Si la guerre est une autre manière de faire de la politique, le football n’est aujourd’hui qu’un autre moyen de rayonner — et influencer — en politique. C’est pour les mêmes raisons que des pays comme le Qatar ou la Russie sont prêts à dépenser des sommes folles pour organiser des coupes du monde de football. Le Kremlin se prépare déjà à recevoir la prochaine compétition l’année prochaine “Le sport est un soft power idéal car il est un symbole de puissance et de rayonnement […] et la Russie dans ce domaine est très en avance” confiait au Monde Lukas Aubin, chercheur à l’université de Nanterre.

Voyous

Il y a une chose, également, sur laquelle Moscou est en avance : la répression politique, l’incarcération d’opposants et le musèlement des voix discordantes. Mais de cela il ne sera pas question, l’été prochain en Russie. Car la Coupe du monde “est une grande chance de pouvoir présenter au monde entier notre pays sous son meilleur jour” indiquait à l’AFP Alexeï Sorokine, le directeur du comité d’organisation du Mondial 2018. Ou comment reconnaître sans le dire qu’il y a bel et bien un “mauvais jour”, celui des geôles et de la contestation sociale étouffée.

Alors que la Russie et le Qatar organisent les festivités sportives à leurs profits, d’autres régimes autoritaires au contraire préfèrent limiter les célébrations qui pourraient leur nuire. C’est le cas en République démocratique du Congo (RDC), où le président, Joseph Kabila, a empêché fin novembre dernier le club du TP Mazembe, qui venait de glaner un trophée continental, de rentrer au pays, le privant ainsi d’un bain de foule assuré. Événement en apparence banal, sauf si l’on sait qui préside le club de Lubumbashi (Katanga) : Moïse Katumbi, principal opposant de M. Kabila.

Depuis un an, celui-ci refuse de lâcher les rênes du pouvoir, alors que son mandat s’est officiellement terminé en décembre dernier. Il multiplie les manœuvres pour retarder la tenue de l’élection présidentielle et cherche à étouffer celui qui est pressenti pour lui succéder. Jusqu’à vouloir l’atteindre en allant sur le terrain du sport.

Une instrumentalisation qui n’est pas sans rappeler celle du président turc, Recep Tayyip Erdogan, qui a fait du football l’un des piliers de sa politique d’influence à l’intérieur du pays. Son parti, l’AKP, a mis la main sur plusieurs clubs de football et marginalise les groupes de supporters trop à gauche ou trop hostile au pouvoir. La distribution des subventions et des aides par l’État turc au monde du football dépend désormais très largement du degré de soumission au pouvoir d’Ankara. Une pression démultipliée après la tentative de putsch contre l’actuel chef de l’État, à l’été 2016. Il paraît que le football est un sport de gentlemen joué par des brutes. On sait aussi qu’il est récupéré par des voyous.

Kevin Godot