La crise, salutaire pour les grands patrons

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En 2020, le ralentissement économique constaté dans la plupart des secteurs d’activité n’a pas empêché les patrons du CAC40 de s’enrichir sans vergogne. Tandis qu’un certain nombre a consenti à une baisse symbolique, d’autres ont profité des dispositifs de soutien gouvernementaux pour augmenter grassement leur rémunération. Quitte à supprimer plusieurs milliers d’emplois au passage…

À l’heure où une quatrième vague de coronavirus s’apprête à déferler sur la population et l’économie, les milliardaires de la planète semblaient loin, très loin des préoccupations du reste du monde. Et pour cause : entre le 18 mars et le 31 décembre 2020, soit les neuf premiers mois de la pandémie, ces derniers ont vu leur fortune augmenter de 3 900 milliards de dollars. Comme touchés par une immunité céleste, certains se sentent même en état d’apesanteur, à l’image de Jeff Bezos (Amazon), Richard Branson (Virgin) et bientôt Elon Musk (Tesla), qui n’ont rien trouvé de mieux que de s’offrir un vol dans l’espace grâce aux milliards d’euros capitalisés depuis la crise.

En France aussi, le fossé s’est creusé encore plus profondément entre les super riches et les citoyens lambda, à croire que le malheur des uns fait la fortune des autres. Tandis que la crise économique a vu émerger de nouveaux précaires parmi les jeunes, les étudiants et les femmes, comme le dénonçait dès cet hiver l’ONG Oxfam France, les milliardaires tricolores ont vu leur niveau de richesse grimper de 175 milliards d’euros sur la même période, soit la troisième plus forte progression derrière leurs alter ego américains et chinois. Attention, les chiffres donnent le vertige. Si toutes les entreprises du CAC40 sans exception ont bénéficié des aides massives consenties par l’État français (chômage partiel, fonds de solidarité, prêt garanti, etc.), soit 155 milliards d’euros au total, un record en Europe, l’argent public a surtout profité aux actionnaires et aux grands patrons. Car, comme les différents dispositifs n’imposaient de critères sociaux, environnementaux ou fiscaux quant aux conditions d’utilisation, les grandes entreprises se sont tout simplement gavées. En 2020, pas moins de 42 milliards d’euros de dividendes ont ainsi été versés en pleine crise économique et sanitaire, et même 51 milliards en 2021, soit 140 % des bénéfices de 2020, d’après les données de l’Observatoire des multinationales. En d’autres termes, cela veut dire que les groupes du CAC40 ont consacré l’ensemble de leurs profits et une partie de leur trésorerie pour continuer à abreuver leurs actionnaires. À quel prix ? Celui de la protection de l’emploi et de la réduction des émissions de gaz à effet de serre, déplore le projet Allô Bercy, qui accuse le gouvernement de « sacrifier les besoins du « monde d’après » aux intérêt court-termistes des marchés financiers ».

Les grands patrons, grands gagnants de la crise

Depuis le début de la crise sanitaire, le CAC40 a en effet annoncé la suppression de 62 550 emplois dans le monde, dont près de la moitié en France. Ce dumping social concerne la plupart des sociétés cotées, dont sept des 10 plus gros bénéficiaires des prêts garantis par l’État, comme Renault et Air France. Et tout comme les actionnaires, les grands patrons, eux non plus, ne sont pas inquiétés, bien au contraire. Toujours aussi friands de beaux discours sur la responsabilité sociétale de leur entreprise, ces derniers ont certes enregistré une baisse moyenne de 8,1 % de leur rémunération totale (salaire et primes) en 2020, qui se limite en réalité à 3 % après déductions fiscales. Mais cette diminution marginale cache d’immenses disparités. Si Jean-Paul Agon, le patron de L’Oréal sur le départ, a montré l’exemple en renonçant à ses dividendes, soit plus de deux-tiers de ses revenus annuels, d’autres ne se sont pas privés pour augmenter un salaire à déjà sept ou huit chiffres. Les plus gourmands sont François-Henri Pinault (Kering), qui s’est autorisé une hausse de 15,2 % par rapport à 2019 pour dépasser enfin les 19 millions d’euros, et Daniel Julien (Teleperformance), dont le salaire a bondi de 28,8 % pour atteindre péniblement les 17 millions d’euros. Mais à ce petit jeu-là, c’est Élie Gérard (Atos) qui l’emporte allègrement avec une paie quasiment doublée (+ 95,6 %). Du côté de Renault, qui a changé plusieurs fois de direction en 2019 et 2020, le salaire du plus haut dirigeant a progressé de 19 % malgré un plan de 15 000 licenciements dans le monde dont un tiers en France. Au total, sur les 37 grands patrons qui ont accepté de divulguer leur niveau de rémunération globale (salaire et primes) en 2020, seuls quatre ont respecté la réduction de 25 % recommandée par l’Afep (association française des entreprises privées) : Philippe Brassac (Crédit agricole), Benoît Coquart (Legrand), Bernard Arnault (LVMH) et Jean-Paul Agon (L’Oréal). Dans ces conditions, l’écart de rémunération avec les employés des groupes du CAC40 s’est encore davantage creusé. Chez Teleperformance, un salarié moyen met désormais quatre ans et huit mois pour gagner autant que le PDG en une seule journée (contre trois ans et demi en 2019) ! En matière d’exemplarité, on peut difficilement faire pire.