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“Le capitalisme joue sur la précarité de manière générale, que ce soit sur celle des étudiants ou des travailleurs à temps plein. (…) Ils jouent très clairement sur la précarité de l’emploi pour se permettre tous les abus. On nous rappelle bien qu’il est difficile de trouver un travail, que l’on ne sait jamais ce qu’on trouvera ailleurs. On ne peut pas se permettre de se retrouver sans salaire pendant un mois sachant que la plupart des employés se retrouvent à découvert à partir du douze du mois”.

Ces mots, je les tiens de Paul, vingt-deux ans, étudiant en psychologie. Ce job étudiant, il le côtoie maintenant depuis quatre ans. Au départ, sa mère, Virginie, elle-même employée au sein de cette grande surface. C’est elle qui lui souffle l’idée de postuler. Après un CV déposé, une lettre de motivation glissée, Paul obtient un entretien, puis le travail d’employé de commerce, allant avec. Ce travail, Paul ne le fait non pas par choix, mais par nécessité.

“J’avais juste besoin de trouver un taff pour financer mes études, pour avoir mon indépendance financière en plus de la bourse. Juste pour vivre, avec le loyer, les extras… Je voulais aussi épargner.”

Mais concilier son travail d’hôte de caisse avec ses études n’est pas une chose aisée pour Paul. Plus de huit heures par semaine, les tâches sont fatigantes, répétitives, jouant autant sur son mental que son physique. Son CDI à temps partiel occupe ses week-ends ainsi que les vacances scolaires. Son contrat évolue vite, passant rapidement à quinze heures par semaine.

“Travailler dans les grandes surfaces, c’est plus déshumanisant que dans les petites enseignes. L’entreprise chronométrait le nombre d’articles que l’on pouvait scanner à la minute. Il fallait passer seize ou dix-huit articles pour être dans les normes. A chaque fin du mois, un tableau était affiché avec les noms des employés. On pouvait y lire nos noms, placardés dans la salle de comptage. Je me souviens des lignes rouges, marquant cette idée de productivité indéniable propre au capitalisme.”

Paul m’évoque aussi la pression psychologique, celle de devoir se concentrer sur des impératifs productifs afin d’entrer dans les “quotas” de l’entreprise. L’humiliation de dépasser ce temps réparti, la crainte d’avoir des répercussions hiérarchiques et les nombreux droits bafoués rythment peu à peu son travail, pour finalement ne devenir qu’obsession.

“Les heures ne sont pas flexibles, il n’y a aucun moyen de nous arranger avec le manager. En tant qu’employé, tu n’as aucun droit (…) et on te fait largement comprendre que tu peux sauter du jour au lendemain”.

Lorsque je prononce les simples mots “droits du travailleur”, Paul lève les yeux au ciel pour me confier :

“Il y a des abus physiques, on peut se retrouver à faire du sept/ huit heures en continu sur des posts répétitifs à l’extrême. Les bras et les épaules sont mis à rude épreuve. Les pauses arrivent très tard, parfois une heure avant de finir, alors qu’on est là depuis six heures. Ce n’est pas un rythme convenable pour le mental ou même le corps. Il y a des abus sur les horaires, on nous prévient au dernier moment de rester plus tard, de venir cinq minutes plus tôt alors que ces cinq minutes sont déjà prises pour se changer dans les vestiaires.”

Mais ce qui marque le plus Paul, c’est un épisode durant le confinement. Sept heure debout, dans le froid, à compter les clients entrant et sortant dans le magasin, ce dernier n’étant pas encore équipé de machine spécifique. Les tâches demeurent donc diverses, non inscrites dans le contrat initial, dépassant, selon Paul, les lois du code du travail. Les rappels à l’ordre deviennent permanents, sous la doxa bien célèbre du “client est roi”.

Paul rit pour la première fois.

“J’ai dû rester sept heures dans le froid à compter les clients, puis à faire des soustractions pour voir si le magasin était dans ses quotas de clients. Un réel gag”.

Ses propos sont nonobstant nuancés: ses abus se retrouvant aussi dans d’autres types de commerces, étant toutefois amplifiés par cette “influence impersonnelle du capitalisme.”

“On joue sur une fausse image de famille. Il y a un abus dans cette manipulation d’image médiatique. On nous dit qu’on a pas les moyens de nous mettre des chaises adaptées en caisse, mettant la santé d’employés en danger – dos, épaules – alors qu’à côté, ils n’hésitent pas à investir dans des écrans de publicité coûteux.”

Pour ce qui est de la proximité avec la hiérarchie, elle demeure pour Paul inexistante. Le directeur jouerait avec le code du travail, ne faisant pas preuve d’humanité en comptant uniquement les arrêts de travail sans s’arrêter sur les “réels problèmes de ses employés”.

Malgré ce travail difficile, exigeant et “déshumanisant”, Paul ne quitte pas son poste.

“On ne sait pas ce qu’on perd, ce qu’on gagne. On n’est pas certain de retrouver un travail en CDI étudiant. Je ne suis pas sûr de trouver de meilleures conditions de travail rapidement. Puis il y a quelques avantages, comme la sécurité de l’emploi ou les relations avec mes collègues, qui est très bonne.”

Si Paul m’a livré ce témoignage, près de deux étudiants sur dix travailleraient chaque année sous les enseignes de la grande distribution. Un marché possédant encore de belles années devant lui, trouvant une main d’œuvre facile, docile et rendue dépendante par une précarité indéniable.

Témoignage recueilli par Antoine Rivoire

EconomiePolitique

Le mot « forum » accepte plusieurs définitions mais trouve ses origines dans la langue latine où il désigne un lieu extérieur où sont discutées les affaires politiques et commerciales. La Grèce antique utilisait le mot d’agora pour désigner cet espace d’expression où se manifestent les premières formes de démocratie. Pourtant, comme l’explique fort justement Jean-François Bayard dans son livre, l’Etat en Afrique, « L’Etat est aujourd’hui chamboulé par le marché, supplanté par l’arrogance des entreprises ». De ce fait, donc, les affaires publiques internationales sont de plus en plus centrées sur des préoccupations économiques de nos jours. A ce titre le retour en grâce des forums montre simplement une nouvelle forme d’organisation de nos sociétés, et notamment le retour de la puissance publique dans les questions de développement économique.

En effet, la construction de l’Etat est un processus historique évolutif qui marque une nouvelle étape après la chute des totalitarismes et l’apparition d’une gouvernance plus ouverte sur la société civile. Si le phénomène n’est pas nouveau en Occident, l’Afrique qui est en train de devenir le nouveau moteur de l’économie mondiale découvre depuis quelques années cette nouvelle « dynamique du capitalisme » déjà décrite par l’historien Fernand Braudel dans les années 80. 

Alors que l’agence Moody’s révèle que l’Afrique a levé 8,1 milliards de dollars sur les premiers mois de 2013 – contre seulement 1,2 milliard, 10 ans auparavant – le président de la banque africaine de développement, Donald Kaberuka rappelle l’importance qu’ont joué « le secteur privé, le développement des infrastructures et l’intégration régionale » dans la success story du continent. A ce titre le New-York Forum Africa, co-organisé par Richard Attias et Ali Bongo du 23 au 25 mai montre que l’Afrique joue désormais pleinement sa chance dans la compétition internationale…

Le capitalisme international s’implante définitivement en Afrique :

Certains le regrettent peut-être déjà mais il est aujourd’hui indéniable que la civilisation africaine s’arrime bel et bien au capitalisme mondial. Après les critiques développées par les thuriféraires de la théorie de la dépendance, les prévisions de croissance pour cet espace longtemps resté en marge de la croissance économique prouvent que les règles du commerce international ne constituaient finalement pas une entrave au développement du continent comme semblait le croire Raul Prebisch, l’ancien Secrétaire général de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement.

Pour l’historien Fernand Braudel, « le capitalisme ne triomphe que quand il s’identifie à l’Etat », d’après le chercheur pour que les intérêts économiques soient le mieux défendus il faut que ces derniers parviennent au pouvoir. Or, la naissance des Etats africains est relativement récente et le processus d’affirmation des nations est toujours en cours. Qui plus est, comme le précise Max Weber, ce qui importe c’est moins l’Etat que la gouvernementalité, c’est-à-dire « un certain mode d’exercice du pouvoir » selon la définition de Michel Foucault.

Lors des dernières décennies du 20ème siècle, les chefs africains devaient alors composer avec une société largement organisée en tribus et une organisation administrative post-coloniale. Depuis, de nouvelles pratiques ont émergé avec le concept de gouvernance ; parmi celles-ci le retour des forums comme tentative d’une organisation d’une économie inclusive. C’est cette tendance qui est d’ailleurs passée au crible dans le rapport d’Emmanuel Faber et Jay Naidoo, commandé par l’ancien ministre du développement Pascal Canfin. Les auteurs relatent une nouvelle approche de la gouvernementalité foucaldienne, « celle de la coalition d’acteurs sur des problèmes concrets ».

Le New York Forum Africa : priorité à l’emploi et aux jeunes

Depuis maintenant trois ans, le NYFA s’impose comme le rassemblement panafricain qui atteste que l’Afrique est bien en pointe de l’innovation économico-politique. Après avoir longtemps cherché son modèle de développement, le Gabon bénéficiant d’une rente pétrolière importante a souhaité entrer dans la modernité par la grande porte et a sollicité l’aide de l’instigateur de la réussite du Forum de Davos, Richard Attias. Avec plus de 1500 invités conviés, le Forum concrétise cette nouvelle acceptation de la gouvernance rassemblant toutes les parties prenantes de l’action publique. Parmi les intervenants attendus, Les chefs d’Etats de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) et de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), mais aussi de nombreuses personnalités issues du monde des entreprises ou des cercles universitaires…

Pour son inauguration qui avait lieu dans la matinée du 23 mai, les partenaires se sont rassemblés pour le lancement de l’African Citizen Summit. A cette occasion, la présence de Laurent Fabius (Ministre des Affaires étrangères) et de Jean-Noël Tronc (DG Sacem) a été remarquée par les observateurs francophones. Mais la réunion qui est à la confluence des relations internationales comptait également dans ses rangs la Vice-Présidente de la Chambre de Commerce Chinoise, Li Wang, le PDG d’Ernst & Young, Andrew Miller, ou encore la star russe Garry Kasparov.

Objectif de cette première journée, revenir sur le travail effectué par le fonds « Train My Generation » initié en 2013 à la demande de la présidence gabonaise pour remettre l’emploi et les jeunes au cœur des débats africains. En effet la population du continent est composée pour 40% de jeunes, ce qui représente environ 12 millions de nouveaux entrants sur le marché du travail chaque année. Pour y parvenir, plus de 200 millions de dollars ont été levés dont plus de 75% auprès d’investisseurs étrangers. Plus concrètement, il est question d’examiner la « première étude panafricaine consacrée aux jeunes, à la vision et au vécu de la génération Y à l’égard des systèmes éducatifs, de l’offre de formation professionnelle et du soutien apporté aux jeunes entrepreneurs sur le continent »…

Investissement et Diaspora : les facteurs d’un décollage en douceur ?

 Dans son livre préfacé par Michel Pébereau, le président directeur général de la Monnaie de Paris, Christophe Beaux, rappelle que l’afflux de capitaux étrangers a « permis de mettre fin à la marginalisation des pays en voie de développement et de développer une activité génératrice de croissance ». De son côté, le spécialiste du commerce international de l’Université Paris Sciences et Lettres, Bernard Guillochon, rappelle qu’en 1999 déjà, les chercheurs L. Fontagné et M. Pajot ont réalisé un « test concernant 21 pays de l’OCDE sur la période 1980-1995 [qui] indique que les exportations d’un pays i vers un pays j sont corrélées positivement avec les IDE sortant et entrant ». Enfin, sur le terrain, le président de la Confédération générale des entreprises de Côte d’Ivoire, Jean Kacou Diagou, résume simplement : « nous avons intérêt, Etat et secteur privé à œuvrer main dans la main ».

Malgré les faits – le Bureau de la Coordination des Affaires Humanitaires des Nations Unies souligne que « l’indice de pauvreté multidimensionnelle » (IPM) montre une amélioration du sort des populations – et la quasi-unanimité de la communauté internationale, certains laissés pour compte continuent d’aiguiser leur esprit critique. C’est notamment le cas de Marc Ona Essangui qui tente de fomenter un front des indignés du Gabon avec une bien-pensance sidérante ! Ainsi à l’occasion du NYFA le principal pourfendeur du président Ali Bongo s’attaque directement à l’initiative de Richard Attias en faisant un sitting dans les hôpitaux, malheureusement sous équipés. Une vive tension qui se retrouve souvent dans la région entre les personnalités issues de la diaspora et les leaders locaux qui ont dû souffrir les mêmes conditions d’existence que la génération de l’indépendance africaine.

Cette situation détaillée par les travaux de l’Institut de Prospective Economique du Monde Méditerranéen au Palais du Luxembourg est exactement celle de l’activiste politique. Les responsables africains réunis au Sénat sur invitation de Jean-Pierre Bel, appellent à un « changement de regard sur les migrants » qui jouent souvent « un rôle clé dans l’accompagnement du rattrapage technologique et du décollage économique ». Seulement l’histoire personnelle du Marc Ona est marquée par un drame qui continue d’affecter l’homme de 45 ans ; en effet, à l’âge de 6 ans il est devenu tétraplégique à la suite d’une polio mal soignée. Plein de rancœur contre un système de santé qu’il estime coupable, il n’a depuis de cesse de remettre en cause le pouvoir, historiquement proche des intérêts français. Récemment, il avait notamment voulu critiquer la mauvaise gouvernance de son pays en répondant à l’invitation d’une ONG américaine…

Crédit photo® : aufaitmaroc.com